"POURQUOI J'AI MANGE MON PERE" ROY LEWIS
Catégorie : LECTURE
. Roy Lewis est né le 6 mars 1913 à Felixstowe en Angleterre, il grandit dans une famille modeste à Birmingham. il étudie à Oxford puis à la London School of Economics. Il étudie la littérature et la philosophie et débute une carrière d’enseignant puis s’oriente vers le journalisme. En 1938 il sillonne l’hémisphère sud et séjourne en Australie jusqu’en 1946. Il travaillera comme correspondant à Washington pour The Economist puis pour The Times. Félix Saint-Amand son ami, anthropologue, l’initie au passé de l’espèce humaine. Cet écrivain, économiste et journaliste se spécialise dans la sociologie et l’anthropologie. Il s’impliquera dans plusieurs organisations pour la défense des droits civiques et des libertés individuelles, il se battra contre la censure pour la liberté d’expression. Il meurt en 1996 à l'âge de 83 ans
Il publie son premier livre « Pourquoi j’ai mangé mon père » en 1960.
Son roman uchronique « La véritable histoire du dernier roi socialiste » parait chez Actes Sud en 1993 ainsi que « Mr Gladstone et la demi-mondaine ».
L’histoire.
A travers les yeux d’Ernest (fils d’Edouard) on suit un groupe d’hommes préhistoriques d’une dizaine de membres qui survit dans une nature hostile et dangereuse, en Afrique orientale au Pléistocène. Edouard le chef du clan, pithécanthrope visionnaire, génial inventeur, philanthrope toujours en quête d’amélioration pour la vie de son clan entreprend la conquête et la domestication du feu. Cette réussite sera à la source d’autres innovations révolutionnaires mais va entraîner des conflits familiaux notamment avec l’oncle Vania. Ces conflits conduiront au cannibalisme parricide.
Les personnages.
EDOUARD.
Le père incarne le progrès, l’innovation. C'est un pithécanthrope qui veut accélérer l’évolution de l’homo érectus et se lamente de stagner au Pléistocène. C'est un visionnaire toujours en quête d’amélioration pour sa tribu. C'est aussi un philanthrope « Je considère que les résultats de la recherche individuelle sont la propriété de la sub-humanité dans son ensemble, et qu’ils doivent être mis à la disposition de tous ceux qui explorent où que ce soit les phénomènes de la nature. De cette façon le travail de chacun profite à tous et c'est pour toute l'espèce que s’amassent nos connaissances. »
Son enthousiasme pour l’innovation le rend parfois aveugle aux dangers. Il représente le progrès et ses dérives.
Oncle Vania.
Frère d’Edouard farouchement opposé aux inventions de son frère représente la tradition, la prudence. Il est viscéralement attaché aux traditions ancestrales et prône un retour à la nature. C'est un écolo de la préhistoire qui défend une vie simple en harmonie avec la nature. Il incarne la peur de l’inconnu, c’est un contrepoids à Edouard. Il influencera Ernest.
Ernest le narrateur.
Jeune pithécanthrope de 15 ans fils d’Edouard c’est un anti héros un peu maladroit et naïf. Edouard le critique: « Combien de fois, Ernest, devrais-je répéter ces choses là ? Parfois tu me donnes l'impression pénible qu’entre tes deux oreilles, l’air est pur, la route est large »
Ernest est toutefois en admiration devant les inventions de son père mais reste sensible aux arguments de l’oncle Vania. Il incarne une forme de modération entre Edouard et Vania. Il assure la transmission de la mémoire familiale et des connaissances expérimentales à ses enfants. Il pratique l’introspection et échafaude une hypothèse sur le rêve. Ce serait un aperçut du devenir après la mort.
La mère.
C'est la femme d’Edouard. Elle est pragmatique, prudente, parfois en désaccord avec Edouard. Elle inventera la cuisson. Dans le roman elle n’a pas de prénom, dans sa préface, Vercors l’appel Edwige.
Les frères.(demi- frères?)
Oswald, il est doué pour la chasse. Tobie, c'est un expert pour la taille du silex. Alexandre, il est fasciné par les animaux qu’il cherche à domestiquer; il invente l’art rupestre.
Les tantes.
Figures secondaires avec des destins variés souvent veuves vulnérables mais qui s’adaptent dans ce monde dominé par les hommes et les prédateurs.
Oncle Ian.
C'est un explorateur il incarne la curiosité et l’aventure. Il nous fait découvrir l’Afrique, l’Europe, La Palestine…..
Il stimule Edouard en lui rapportant l’évolution de la sub-humanité dans d’autres régions de la terre.
A propos du feu :.
-Ils l’ont en chine aussi, dit oncle Ian. -Quoi ? s’exclama père. J’ai du mal à le croire ! -si, si, ils l’ont, répéta l’oncle Ian. Ils sont toujours les premiers en tout. -Savent-ils en faire ? demanda père, inquiet. -ça ne m’étonnerait point, dit oncle Ian… »
Les femmes conquises.
Griselda, Clémentine, Caroline, Pétronille, seront actives dans la tribu. Griselda femme d’Ernest est rusée, libre, c’est une femme moderne.
Le feu.
C'est une invention révolutionnaire avec de nombreux retentissements sur la vie quotidienne (protection contre les prédateurs, chaleur, cuisine….) . C’est aussi maitriser en partie la nature C'est enfin un enjeu de pouvoir. Mais c’est un pouvoir avec des risques ( incendie )
Commentaires.
C’est, sur les conseils de Théodore Monod, que Vercors, de son vrai nom Jean Bruller, découvre et traduit ce roman avec son épouse Rita Barisse en 1974. Dans la préface qu’il écrit, il met en avant l’humour, la satire sociale, et la profondeur de Pourquoi j’ai mangé mon père. « C’est le livre le plus drôle de toutes ces années », « l’ouvrage le plus documenté sur l’homme à ses origines ». D’après Théodore Monod le roman « Pourquoi j’ai mangé mon père » prolonge celui de Vercors « Les animaux dénaturés ».
La postface de l’éditeur nous résume la naissance de ce roman, ses points forts ( roman d’initiation, parfaitement documenté, parabole sur le devenir de l’humanité, d’un humour décapant ) et nous remet en mémoire l’évolution de l’homme.
Beaucoup de thèmes abordés restent très actuels.
TRADITIONS VERSUS INNOVATIONS.
Ce roman, est pour une part un débat philosophique entre tradition et innovation. Edouard et Vania défendent deux visions opposées du monde. Pour Lewis ni la tradition ni la modernité ne triomphe. La tribu ne retourne pas à l’état de nature prôné par Vania, elle n’accède pas non plus à la civilisation rêvée par Edouard.
Jusqu’où doit-on aller pour innover?
Faut-il détruire ce qui nous précède pour avancer?
Les extrêmes mènent au chaos; il ne faut ni encenser la tradition qui empêche l’évolution ni suivre aveuglément le progrès qui peu être source de catastrophe.
LA TRANSMISSION.
Ce roman nous interroge sur la transmission intergénérationnelle. Edouard incarne l’innovation et le progrès. Son héritage est précieux ( confort sécurité ) mais toxique ( source de conflits ) Ernest un peu naïf sera t’il le gérer?
Pour Edouard l’innovation doit transformer l’héritage, c’est l’évolution, pour Vania l’héritage doit préserver les habitudes ancestrales.
Pour Edouard: « Votre devise, nous disait-il gravement, ce doit être de donner à vos enfants, comme j’ai tenté de le faire, un départ meilleur que n’a été le vôtre…….avec la récompense, l’âge d’or où du pithécanthrope naîtra, enfin, l’homo sapiens ! »
POURQUOI TUER LE PÈRE ?
C'est un symbole profond retrouvé dans la psychanalyse, la mythologie, la littérature et la philosophie. ( complexe d’oedipe, Nietzsche qui incite à tuer dieu…) Il peut traduire une révolte contre les traditions, une quête d’indépendance, un rejet des normes sociales. Il signifie aussi la transgression des limites imposées par les générations précédentes par exemple dans l’art, la science, le mode de vie. Dans ce roman le parricide est associé au cannibalisme. C'est une métaphore : on se libère en tuant le père mais on absorbe ses idées en le mangeant.
EDOUARD EST SOUCIEUX DE FAIRE ÉVOLUER L’ HOMO ERECTUS
IL a besoin de repères évolutifs : pléistocène inférieur ? moyen ? supérieur ? Son angoisse : rencontrer un hipparion ( cheval avec trois doigts de pieds ) témoin qu’ils sont à peine sorti du pliocène.
Il se plaint de la pauvreté du langage, « environ une centaine de mots et deux douzaines de verbes », mais il utilise un vocabulaire très riche. Roy Lewis manie avec humour ces anachronismes qu’il applique également aux notions scientifiques, Edouard nous parle du brassage des gênes lorsqu’il veut imposer l’exogamie, pour accélérer l’évolution de L’Homo Erectus.
Le passage de l’endogamie à l’exogamie permet à Roy Lewis de nous décrire des scènes pleines d’humour.
La conquête des filles par les fils d’Edouard est hilarante et révèle le caractère mutin et ingénieux de la gente féminine.
LA CULTURE
L’art rupestre est abordé. Alexandre en dessinant l’ombre de l’oncle Vania déclenche la colère et l’incompréhension de celui-ci, comme on peut le voir lors de l’apparition de tout nouvel art.
On assistera également à la naissance d’un orchestre et de la danse, traduisant la joie d'être ensembles.
Griselda devient ambassadrice de mode après qu’Edouard ait inventé la fourrure amovible .
LA NOURRITURE, LA CUISSON.
Le pithécanthrope devient omnivore; il passe beaucoup de temps à mastiquer la viande. La découverte de la cuisson par la mère est un progrès important. La digestion est facilitée; on retire plus d’énergie des nutriments avec moins d’efforts digestifs. La viande cuite est plus riche en calories assimilables ce qui a pu contribuer à l’augmentation de taille du cerveau qui consomme beaucoup d’énergie. Le cerveau représente 2% du poids du corps mais consomme 20% de l’énergie totale.
De plus la chaleur détruit certains éléments pathogènes ( bactéries, parasites ). la cuisson diminue le temps de mastication. C'est aussi un facteur de développement social et culturel en favorisant les rassemblements autour du feu. Mais c'est aussi le partage des tâches, l’homme à la chasse, la femme à la cuisine.
L’HABITAT
C'est un symbole de l’évolution; on passe d’une vie dans les arbres à une vie dans les grottes source de confort et de sécurité. Roy Lewis nous décrit avec humour les désirs des femmes et les débats sur les aménagements des grottes.
L’ÉDUCATION
Études primaires puis secondaires : botanique et zoologie puis études « concernant les animaux que nous chassions, et ceux qui nous chassaient ».
Pour Edouard c'est l’apprentissage par l’expérience, la méthode directe ( taille du silex, chasse, maitrise du feu). Il est plutôt autoritaire.
LE PATRIARCAT ET LA VIOLENCE FAITE AUX FEMMES
Une pensée d’Edouard : « Au surplus chacun sait que les femmes n’occupent pas ma pensée : elles lassent terriblement vite et se ressemblent trop. Sans compter qu’abondance de nu finit par être insipide. »
« Ce fut vers cette époque que père commença à dire que la place des femmes est au foyer »
« Assurément il me faudrait la battre souvent et fermement »
Réflexions d’Ernest.
Les hommes ont un rôle dominant ( chasse, organisation, innovations…), ils transmettent le pouvoir.
Les femmes ont des rôles stéréotypés. Elle sont « invisibles » mais sont indispensables. Griselda et la mère arrivent toutefois à influencer discrètement certaines décisions.
LA MAITRISE DE LA NATURE
La survie passe par l’évolution et « La nature est avec l’espèce qui possède sur les autres une avancée technologique ». L’homme est-il maitre de la nature ou fait-il partie de celle-ci?
D’autres sujets sont effleurés comme:
L’immigration (lorsque la tribu, à la suite de l’incendie recherche un autre terrain de chasse).
La philanthropie d’ Edouard pour faire progresser l’humanité qui se heurte à l’instinct de domination de ses fils qui ont une approche plus capitaliste.
Les explorations géographiques de l’oncle Ian avec un clin d’oeil aux conflits actuels.
L’économie avec la planification
L’autocratie versus la démocratie « Fini le temps de l’autocratie : à l’avenir, les grandes décisions seraient prises démocratiquement en conseil de famille »
L’amour, une découverte « La jeunesse d’aujourd’hui s’en est trop fait compter, elle sait à quoi s’attendre et elle attend monts et merveilles. Mais moi, personne ne m’avait prévenu. J’étais un nouveau né; Aussi, quelle métamorphose ! Quel privilège insigne, que d’être le tout premier à vivre une nouvelle expérience humaine
! » Des phrases d’inspiration bibliques « tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal » et scientifiques « cesse, avant d’avoir provoqué une réaction en chaine » parsèment ce roman et tout cela avec humour.
Edouard prédit également les futures difficultés de l’ accouchement lié à l’augmentation de la taille du cerveau « C'est encore peu volumineux, disait-il, mais c’est bien malléable et ça se développera. Vous autre femmes, ne vous plaignez pas si de mettre au monde un bébé vous devient moins aisé avec le temps : pas de progrès qui ne se paye. l’évolution est à ce prix ».
EN RÉSUMÉ.
Ecrit en 1960 ce roman, qui traite de sujets intemporels, nous questionne toujours.
La confrontation entre traditions et innovation reste d’actualité on citera entre autre : l’IA qui est un fabuleux outil dans certaines applications mais qui peut devenir redoutable (fake news, deep fake). Citons une réplique d’Edouard « Sinon le sens moral risque d’être en retard sur la puissance technique, et c’est la catastrophe ».
Les conflits intergénérationnels décrits dans ce roman se retrouve dans les tensions entre les baby-boomers, les générations X, les millénials et les Z.
Ce roman interroge sur l’héritage culturel; que rejetons nous?
Que gardons nous?
Ce n'est pas un simple roman comique, c'est une réflexion sur l’humanité, ses contradictions, ses éternels débats entre tradition et modernité. Qu’est-ce qui nous pousse à avancer, la peur? l’ambition? l’instinct de survie? Roy Lewis ne prend pas parti il nous expose les problèmes.
Cette œuvre à la fois légère et profonde est en fait un miroir de la société moderne.